Pour un Québec souverain… alimentairement !

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Par Antoine Trottier

En ce temps de crise alimentaire internationale, la souveraineté alimentaire est vue comme une solution logique pour les pays du sud et éthique pour ceux du nord.

Au moment où plusieurs parlent d’une crise alimentaire, dans laquelle l’offre des marchés internationaux serait inférieure à la demande de la population croissante, plusieurs appellent à une plus grande autonomie des peuples en matière de sécurité alimentaire. Or, entre les notions de protectionnisme, isolationnisme, autosuffisance alimentaire, ouverture des marchés, libre-échange et dumping, navigue le concept de souveraineté alimentaire. Rassembleur, ce concept est revendiqué par la majorité des acteurs des milieux agricoles de la planète et est fortement appuyé par les différentes associations agricoles au Québec. Il appert toutefois que sa signification varie considérablement selon l’interlocuteur. Comme ce fût le cas pour le développement durable, assistons-nous à la dilution d’un concept ?

D’où vient le concept de souveraineté alimentaire?

La souveraineté alimentaire est un concept créé par l’organisme Via Campesina et portée au public par le Sommet mondial de l’alimentation de 1996, organisé par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Via Campesina est un mouvement international qui défend les intérêts de ses membres (petites et moyennes entreprises, travailleurs agricoles, peuples autochtones, …) La souveraineté alimentaire s’inscrit en faux à une vision capitaliste de l’agriculture, qui prioriserait le commerce international au détriment de l’alimentation des populations. Selon Via Campesina, l’industrialisation de l’agriculture et son ouverture sur les marchés internationaux n’ont pas permis et ne permettraient pas d’éradiquer la faim dans le monde. Même qu’en raison des diverses stratégies de dumping (vendre un produit à un prix inférieur à son prix de revient), elles rendent certaines populations dépendantes de l’importation et vulnérables aux fluctuations du marché. Selon les promoteurs de la souveraineté alimentaire, la présente crise alimentaire ne serait pas causée uniquement par la croissance démographique, mais aussi par l’échec d’une gestion néolibérale de l’agriculture mondiale. N’est-il pas paradoxal que des pays où l’agriculture est un secteur majeur n’arrivent pas à nourrir leur population en raison de la surspécialisation de leurs productions ?

Qu’est-ce que la souveraineté alimentaire?

C’est entre autres pour se prémunir de telles aberrations et des aléas du marché qu’a été inventé le concept de souveraineté alimentaire. Lors de la déclaration de Nyéléni en 2007, il a été décrété que la souveraineté alimentaire est « le droit des peuples à une alimentation saine, dans le respect des cultures, produite à l’aide de méthodes durables et respectueuses de l’environnement, ainsi que leur droit à définir leurs propres systèmes alimentaires et agricoles » (Nyéléni, 2007). Via Campesina inclut plusieurs éléments dans le concept de souveraineté alimentaire, dont :

  • donner la priorité à la production locale et régionale pour nourrir la population, avant l’exportation;
  • autoriser les États/Unions à se protéger des importations à trop bas prix;
  • donner le droit aux paysans de produire des aliments et le droit au consommateur du choix des produits à consommer;
  • autoriser des soutiens publics aux paysans, à condition qu’ils ne servent pas directement ou indirectement à exporter à bas prix;
  • garantir une stabilité des prix agricoles au niveau international par des accords internationaux de maîtrise de la production;
  • faire participer les populations dans le choix des politiques agricoles;
  • promulguer une agriculture durable et soucieuse de l’environnement.
    (Via Campesina, 2007)

La souveraineté alimentaire, qui ne faut pas confondre avec la sécurité alimentaire, laquelle fait référence à l’accès à de la nourriture et à de l’eau de qualité et de quantité suffisante, vise surtout la réglementation des échanges agricoles internationaux et l’instauration de pratiques agricoles augmentant l’autonomie des peuples en matière d’alimentation. La sécurité alimentaire se trouve donc englobée par le concept de souveraineté alimentaire. Elle se veut une solution plus profonde aux problèmes d’accès à la nourriture et vise à réduire la dépendance de certains pays à l’aide alimentaire internationale, pratique typiquement appuyée par des organismes à vocation de sécurité alimentaire (Chartrand et Rochette, 2007).

Entre rassemblement et dissension

Nombreux organismes ont ratifié la déclaration de Nyéléni lors du Forum Mondial pour la Souveraineté Alimentaire, autant au nord qu’au sud, pour un total de 500 représentants de 80 pays différents, dont l’Union paysanne (UP) aussi membre de Via Campesina. Au Québec, le concept impressionne par son potentiel rassembleur et, fait étonnant, il est soutenu à la fois par l’Union des producteurs agricoles (UPA) et l’UP ! Parle-t-on de la même souveraineté alimentaire ? Essentiellement, l’UPA et l’UP prônent les mêmes principes. Concrètement, par contre, on retrouve les mêmes divergences traditionnellement présentes entre les deux unions, mais autour d’un tout nouveau discours. La souveraineté alimentaire se trouve donc moulée aux idéologies respectives des deux unions.

Du côté de l’UP, la souveraineté alimentaire est au diapason avec la vision de Via Campesina, c’est-à-dire qu’elle rime avec une agriculture à fonction alimentaire de proximité, limitant les transports d’aliments, ayant une fonction écologique, favorisant l’autonomie des régions et des municipalités, créant des emplois et des produits diversifiés et dynamisant les économies locales (Villeneuve, 2008). Du côté de l’UPA, la souveraineté alimentaire se veut principalement la réclamation de politiques gouvernementales visant le protectionnisme de l’État quand le marché est défavorable aux agriculteurs, et l’ouverture des marchés quand cela leur est profitable. (Dupont, 2007).

UPA : porte-étendard de la souveraineté alimentaire?

Sous la nouvelle présidence de M. Christian Lacasse à l’UPA, les membres du syndicat agricole se sont ralliés à l’unanimité pour faire de la souveraineté alimentaire leur nouveau fer de lance. Notamment, l’UPA a clairement appuyé le principe de souveraineté alimentaire dans son mémoire présenté à la Commission sur l'avenir de l'agriculture et de l'agroalimentaire du Québec (CAAAQ). De plus, l’UPA a confié à l’ancien responsable de la campagne agriculture écologique d’Équiterre, M. Frédéric Paré, le mandat de coordonner son nouveau projet de souveraineté alimentaire. Finalement, l’UPA s’est rapproché d’Équiterre, à travers plusieurs évènements, dont le Rendez-vous québécois pour la souveraineté alimentaire. La déclaration qui en a abouti a été ratifiée par 45 organisations, associations et unions de producteurs et d’éleveurs québécois, en plus d’organismes comme GO5 et Greenpeace. L’Union paysanne était évidemment absente. Selon cette nouvelle coalition, la souveraineté alimentaire est possible avec le renforcement des outils déjà présents au Québec, comme les marchés publics, la gestion de l’offre, la mise en marché collective des produits agricoles et l’agriculture soutenue par la communauté (Bulletin UPA, 2007).

Selon plusieurs, l’UPA a ni plus ni moins usurpé le concept de souveraineté alimentaire pour en détourner le sens et redorer son image. L’UPA agirait ainsi en raison des pressions populaires manifestées autour de différents enjeux environnementaux en milieux agricoles (algues bleues, qualité de l’eau, qualité de l’air, érosion des sols, coupe des boisés agricoles) et par rapport à la qualité de l’élevage des animaux (circovirus porcin, encéphalopathie spongiforme bovine, grippe aviaire, fièvre aphteuse, stérilité, OGM et autres tares de l’agro-industrialisation). Selon l’UP, le discours de l’UPA en matière de souveraineté alimentaire sert surtout à valoriser leurs acquis, comme les quotas et les plans conjoints, à travers un nouveau discours socialement acceptable. Le fond de leur vision de l’agriculture n’aurait toutefois pas changé (Villeneuve, 2007).

Agriculture et marché international

Comme le souligne bien le rapport Pronovost, même si plusieurs versions de la souveraineté alimentaire ont été présentées à la CAAAQ, il réside tout de même des points de convergence. Un de ceux-ci est de développer des politiques pour contrer la « libération trop grande des marchés des produits agricoles » (Pronovost, 2008) et de réduire le plus possible la place de l’agriculture dans les accords de libre-échange (OMC). Bien avant l’arrivée de la souveraineté alimentaire au sein de l’UPA, une délégation de producteurs québécois s’était présentée en 2006 à Genève pour négocier la place de l’agriculture au sein de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) sans succès. À l’OMC, on déclare que l’ouverture des marchés améliore les prix mondiaux et le sort des agriculteurs de tous les pays, en leur donnant accès à des marchés plus lucratifs (Lévesque, 2006). La Fédération des producteurs de lait du Québec, qui jouit d’un mécanisme de gestion de l’offre, et plusieurs membres de l’UPA sont en désaccord avec l’OMC et souhaitent « sortir l’agriculture de l’OMC », pour la placer sous l’égide d’une organisation internationale neutre comme la FAO (Laroque, 2008). Enfin, les signataires de la déclaration du Rendez-vous québécois pour la souveraineté alimentaire souhaiteraient des « gouvernements provincial et fédéral, qu’ils défendent et fassent la promotion de la gestion de l'offre auprès des instances commerciales internationales comme l'OMC » (Rendez-vous québécois pour la souveraineté alimentaire, 2007).

Solidarité internationale

Un autre point de convergence entre les différents groupes est la nécessité de conserver une position de solidarité à l’égard des pays moins développés que le Québec. En réalité, cet élément est un prolongement de la lutte contre l’OMC. Dans la déclaration du Rendez-vous québécois pour la souveraineté alimentaire, on mentionne explicitement que la « libéralisation aveugle » ne répond pas au besoin fondamental de s’alimenter de la population mondiale. M. Christian Lacasse vilipendait même, dans un récent éditorial, l’agenda agricole d’organismes comme l’OMC et la Banque mondiale, qui constitue un échec retentissant, causant la déstructuration de l’agriculture, la précarité de la sécurité alimentaire et l’exode rural dans les pays en voie de développement (Lacasse, 2008). Selon lui, une coopération envers ces pays passe donc par une lutte conjointe contre l’OMC. Le retrait de l’agriculture des échanges commerciaux règlerait donc les problèmes agricoles autant au nord qu’au sud.

À la conquête des marchés !

Si l’on se rappelle bien pourtant, face à l’ouverture imminente des marchés agricoles au début des années 1990 par l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT), la Coop fédérée et l’UPA avaient convaincu l’État québécois de les soutenir dans la « conquête des marchés », principalement celui du porc. Ce marché non règlementé par des quotas a été profitable économiquement, représentant même le fleuron de l’exportation du Québec pendant près d’une décennie. Ces dernières années, on parle par contre d’une crise de l’industrie, se perpétrant dans tous les maillons de l’élevage du porc, de la culture du maïs jusqu’à l’abattoir. On cite pour cause la hausse du dollar canadien, la hausse du prix du maïs, l’épidémie du circovirus, la forte compétition des mégaporcheries états-uniennes et les faibles coûts de production des pays « émergents » comme le Brésil. Maintenant que le marché est moins favorable, les producteurs se retranchent vers l’aide de l’État québécois, qui s’est totalisée à 1,39 milliard dans les dix dernières années. Cette aide s’est élevée à 375 millions seulement pour l’année 2007 (Pronovost, 2008 ; Proulx, 2007) et a été décriée par plusieurs, dont l’Institut économique de Montréal ! Maintenant que l’on souhaite fermer les frontières pour protéger nos marchés et vendre notre porc subventionné, peut-on réellement parler de souveraineté alimentaire ?

Les souverains québécois

Depuis le rapport Héon (1955) et la modernisation de l’agriculture, celle-ci est passée d’une activité primaire (subsistance) à une activité tertiaire (économique). Sur cette base, la rationalisation des fermes a été particulièrement efficace, puisqu’on dénombrait en 2006 30 675 fermes, comparativement à 155 000 en 1941 (Pronovost, 2008). Cette rationalisation s’est faite en grande partie grâce à l’industrialisation des modes de cultures. La grosseur d’une ferme et son degré de spécialisation rendent celle-ci plus profitable. Mais pour qui ?

Selon Véronique Bouchard, dans son texte «Les fameuses retombées économiques de l'industrie porcine» (2007), les petites et moyennes fermes contribuent davantage à l’économie locale, étant donné qu’elles s’accommoderont plus facilement des volumes des produits à proximité. Les fermes de plus grandes tailles auront plutôt tendance à s’approvisionner de manière centralisée, même si leurs intrants sont disponibles localement chez plusieurs plus petits producteurs. Cela a pour effet d’encourager l’achat de ressources produites par d’autres fermes spécialisées, potentiellement beaucoup plus éloignées, ou sur le marché mondial.

L’industrialisation des fermes a aussi largement profité aux multinationales qui vendent des semences, des engrais et des pesticides. Des nouvelles gammes de produits plus efficaces deviennent de plus en plus indispensables aux agriculteurs et se renouvellent chaque année par la recherche et le développement largement subventionnés. L’industrialisation a aussi profité aux quelques multinationales de machineries agricoles, technologies pour lesquelles les agriculteurs doivent emprunter à des compagnies de crédit, aussi spécialisées en prêts agricoles. Selon Marco Silvestro (2008), en plus des fluctuations des coûts de l’énergie, cette chaîne draine 15 à 20 % des revenus des agriculteurs.

Finalement, la centralisation de la distribution des aliments, qui fait que trois grandes entreprises contrôlent plus de 90 % de la distribution des produits dans les magasins d’alimentation (Pronovost, 2008), fait en sorte que le marché est plus sensible aux volumes et aux coûts d’approvisionnement qu’à la provenance et à la qualité des produits. Surtout qu’une seule de ces entreprises (Métro) est encore propriété d’actionnaires québécois (Thériault, 2008). Le rapport Pronovost spécifie clairement que ce système manque de sensibilité et de souplesse pour les producteurs québécois.

Mme Denise Proulx (2008), journaliste spécialisée en environnement, en agriculture et en développement social, croit que si le principe de souveraineté alimentaire était appliqué à l’agriculteur, celui-ci devrait avoir la capacité de :

  • choisir les modes de culture de sa production;
  • décider de la manière de produire et de transformer les denrées agricoles;
  • d’en tirer un revenu décent.

En fonction de ces critères, on peut s’interroger sur la souveraineté des agriculteurs au Québec. Des mécanismes comme la Loi sur la protection des territoires agricoles, le régime d’assurance stabilisation et l’établissement de plans conjoints ont certes été bénéfiques pour bon nombre d’agriculteurs et pour l’agriculture en général au Québec. Comme on peut le constater dans les autres articles de ce dossier, ce système a atteint certaines limites. Une souveraineté alimentaire promulguée comme étant la sauvegarde de ces mécanismes relève du statu quo et ne représente pas un réel changement de vision de l’agriculture. Ces acquis devraient être assouplis ou revampés pour réellement atteindre les objectifs de souveraineté alimentaire, selon la définition de Via Campesina.

Une question de logique et d’éthique

La souveraineté alimentaire s’impose d’elle-même dans plusieurs pays, l’exemple sénégalais est criant. Le riz, qui constitue l’alimentation de base au Sénégal, est importé à 80 % d’Asie. En ce moment, 200 000 tonnes de riz sont entreposées et donc inaccessibles à la majorité de la population qui n’a plus les moyens de payer le prix du riz asiatique (75 % d’augmentation en 2 mois) (Agence France Presse 2008). Le riz sénégalais, snobé pendant des années, recommence donc à être cultivé, et ce, à la grande joie des producteurs qui y voient une manière de « retrouver leur dignité » !
Il devient de plus en plus insoutenable d’appuyer une agriculture de marché. Le président américain, Georges W. Bush, annonçait récemment que la dépendance des États-Unis envers le pétrole du Moyen-Orient devait être réduite. Les États-Uniens devront donc miser sur les biocarburants (Bérard, 2008). Plutôt paradoxal de brûler des céréales pendant que 800 millions de personnes dans le monde sont sous-alimentées. Surtout que cette nouvelle manne fera vraisemblablement augmenter encore le prix des céréales. Au Québec, la balance économique des producteurs de maïs pourrait être de plus en plus profitable et permettrait de « nourrir notre monde ». Même si la nouvelle coalition québécoise y voit une forme de souveraineté alimentaire, il est clair pour l’UP que construire des usines d’agrocarburants à base de maïs transgénique » est tout sauf de la souveraineté alimentaire.

Bibliographie

Agence france presse. 2008. «Sénégal Des tonnes de riz... que la population n'a pas les moyens d'acheter». La Presse, 28 avril 2008, p. A15.

Bérard, D. 2008. «La revanche de l'agriculture». Commerce, Vol. 109 (5), p. 2.

Bouchard, V. 2007. «Les fameuses retombées économiques de l'industrie porcine», dans Proulx, D., et L. Sauvé. 2007. Porcheries! La porciculture intempestive au Québec. Montréal: Écosociété, 352 p.

Chartrand, Y. et A. Rochette. 2007. De la sécurité à la souveraineté alimentaire. Montréal, Mémoire présenté à la Commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire québécois: 23 p.

Commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire québécois (CAAAQ). 2008. Agriculture et agroalimentaire : assurer et bâtir l’avenir, Rapport de la Commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire québécois, p. 274. En ligne. Consulté le 16 avril 2008.

Dupont, P. 2007. «Ancrage de l’idéologie de l’Union des producteurs agricoles et de l’utopie de l’Union paysanne dans des significations imaginaires sociales». Thèse présentée à la Faculté des études supérieures en vue de l’obtention du grade de Philosophiae Doctor, Département de sociologie, Université de Montréal, 292 p.

Lacasse, C. 2008. «L’agriculture, un bien de première nécessité». Union des producteurs agricoles. En ligne. Consulté le 21 avril 2008.

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Silvestro, M. 2008. La souveraineté alimentaire. Présenté dans le cadre de l’Éco-festival de l’équinoxe printanier, Agriculture et souveraineté alimentaire, 26 mars 2008, Université du Québec à Montréal, Montréal.
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