Pourquoi l’agriculture moderne doit changer

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Susan Schneegans, Rédactice en chef, Planète Science,

Source de l'article : Schneegans, S. (2008) Pourquoi l’agriculture moderne doit changer. Planète science, vol.6, no.3, juillet. Publié par l’UNESCO en libre accès.

Au moment où la hausse des prix des produits agricoles comme le riz, le maïs et le blé alimente des tensions sociales dans près de 40 pays, un rapport présenté le 15 avril au siège de l’UNESCO, à Paris, conclut que les règles de l’agriculture moderne doivent changer. Le rapport est parrainé à la fois par la Banque mondiale, la FAO, le Fonds pour l’environnement mondial, le PNUD, le PNUE, l’OMS et l’UNESCO.

La manière dont le monde produit ses aliments devra radicalement changer afin de mieux servir les pauvres et les affamés, si les pays veulent faire face à l’accroissement de la population et aux changements climatiques, tout en évitant l’effondrement des sociétés et l’épuisement de l’environnement. Tel est le message central de l’Évaluation internationale de la science et la technologie agricoles au service du développement. Elle propose une série d’options afin d’ouvrir une voie nouvelle qui reconnaisse mieux le rôle du petit agriculteur, fixe de nouvelles règles et adopte une approche agro-écologique du problème.

Fruit de trois ans d’un travail ayant impliqué 400 scientifiques, piloté par un Bureau composé de représentants gouvernementaux de pays industrialisés et en développement, d’associations de consommateurs, d’ONG, de producteurs, d’institutions et du secteur privé, cette Évaluation a été approuvée à Johannesburg, le 12 avril, par 57 gouvernements [1]. Le processus avait été lancé en 2002 par la Banque mondiale et la FAO lors du Sommet mondial de Johannesburg sur le développement durable.

À l’origine, le rapport ne devait traiter que de la production mondiale des produits alimentaires. Son champ fut ensuite étendu de façon à couvrir l’équité sociale, les savoirs traditionnels, la santé, les disparités entre les sexes et l’environnement. Pour analyser l’état de l’agriculture mondiale, le rapport examine la problématique des biocarburants (voir  Attendre la seconde génération de biocarburants), des cultures génétiquement modifiées (GM), l’affaiblissement de la biodiversité, les applications du savoir-faire traditionnel, la tension des marchés, les droits de propriété intellectuelle, la dégradation de l’environnement et les répercussions des changements climatiques. Il est divulgué au moment même où de multiples émeutes répondent à la montée en flèche des prix alimentaires.

Tensions autour de la table

La rédaction du rapport n’a pas, elle non plus, échappé aux tensions. Les représentants de l’industrie ne partageaient pas toujours les vues des autres membres du Bureau, notamment en matière de cultures GM. En octobre, la tension atteignit un sommet lorsque deux membres de CropLife International – Monsanto et Syngenta – se dissocièrent de l’Évaluation.

Dans un éditorial de janvier intitulé « Deserting the Hungry ?» (L’abandon des affamés ?), Nature citait le porte-parole de CropLife déclarant que la décision de quitter la table des débats « était due au fait que ses membres n’arrivaient pas à faire prendre en compte dans le projet du rapport le point de vue des industriels. En particulier, le fait que la biotechnologie était essentielle pour réduire la pauvreté et la faim, et que ce point de vue était basé, en partie, sur la demande (croissante) des agriculteurs du monde en développement pour des cultures biotechnologiques ». Mais, commentait l’éditorial, « l’idée que la biotechnologie ne peut, à elle seule, réduire la faim et la pauvreté est une opinion largement partagée chez les spécialistes de l’agronomie et les décideurs ».

Robert Watson, chef de l’équipe d’évaluation, a minimisé ce revers. « Je savais d’avance que c’était une expérience sociale à tenter » a-t-il confié à Science, en mars. Pour l’ancien conseiller scientifique en chef de la Banque mondiale, « si nous pouvons susciter un débat, pour savoir, par exemple, dans quelle mesure l’agronomie répond aux besoins des pauvres et si tout le monde a quelque chose à gagner à la liberté des échanges, c’est déjà une réussite ».

Encadré. Questions d’agro-biotechnologie et de génie génétique

Aux pays en crise d’atteindre l’autosuffisance

« Nous sommes peut-être arrivés à un tournant en agriculture » remarque Guillen Calvo, de l’UNESCO. « Après avoir incité pendant des décennies les pays pauvres à développer la culture d’aliments d’exportation, afin d’acquérir des devises pour rembourser leurs dettes et pour d’autres besoins, toutes les grandes agences de développement conseillent désormais aux mêmes pays de réinvestir dans l’agriculture vivrière ».

Les pratiques de l’agriculture moderne apparaissent de plus en plus comme contraires à l’intérêt des pauvres. Que s’est-il passé ? Les variétés modernes ont été introduites afin d’améliorer les rendements et donc de réduire la faim, tout en évitant une extension démesurée des terres agricoles. Les nouvelles variétés de céréales, notamment, mais aussi celles de tubercules et de racines, de protéines et de fleurs ont alors été adoptées quasi-partout. L’Asie cultive des variétés modernes de céréales sur 60 à 80 % de ses terres agricoles. Il en va de même en Amérique latine. Grâce aux progrès de l’agronomie – en génétique, irrigation, sélection du bétail – et au recours généralisé aux engrais, aux pesticides et à la mécanisation, les variétés modernes ont fourni suffisamment de nourriture pour réduire de moitié la sous-alimentation en Asie, au Pacifique et en Amérique latine par rapport à 1970.

Toutefois, alors que la consommation alimentaire par habitant a augmenté – 61 % de la population mondiale absorbe désormais plus de 2 730 kilocalories par jour –, on estime qu’un tiers de l’humanité « n’a pas été touché par la science agricole moderne ». Tout le monde n’a pas, évidemment, bénéficié de la Révolution verte [2]. Dans la majeure partie de l’Afrique et de l’Asie orientale par exemple, les pays ont tardé à adopter les variétés modernes de cultures. En Afrique subsaharienne, où l’agriculture représente en moyenne 32 % du PIB régional, le taux de rendement par habitant a baissé entre 1970 et 1980, pour stagner depuis. Quelque 30 % des Africains souffrent en permanence de la faim.

La pauvreté reste cependant endémique même dans des pays tels que l’Inde, le Mexique et la Thaïlande, qui se sont convertis aux variétés modernes de cultures. Comment se fait-il que l’on estime à environ 43 % la part de la population rurale de Thaïlande – première exportatrice mondiale de riz – qui vit actuellement en dessous du seuil de pauvreté, alors même que ses exportations de produits agricoles ont augmenté de 65 % entre 1985 et 1995 ?

Comment se fait-il qu’en Amérique latine et aux Caraïbes, qui produisent un tiers des cultures transgéniques du monde, 37 % de la population vit toujours en dessous du seuil de pauveté et 10% souffre encore de malnutrition, en dépit de l’accroissement des rendements ? Pourquoi, lorsque le plus gros exportateur de produits alimentaires de la planète, l’Amérique latine, bénéficie d’abondantes ressources en eau et de vastes espaces de terres arables, la région importe-t-elle la majeure partie de son alimentation, ce qui la rend tributaire des marchés internationaux et bouleverse la production locale ?

Comment se fait-il qu’en Inde, l’un des plus grands bénéficiaires de la Révolution verte, le nombre de paysans sans terre soit passé de 28 millions à plus de 50 millions entre 1951 et les années 1990 ? Et pourquoi l’Inde se débat-elle avec l’un des taux de malnutrition infantile les plus élevés du monde ?

L’Évaluation conclut que les politiques internationales actuelles « prônant la croissance économique par l’agriculture n’apportent pas nécessairement une réponse au problème de la pauvreté ». Elle rappelle que les politiques d’ajustement structurel imposées par la Banque mondiale ces dernières décennies ont eu pour effet, entre autres, l’abandon de leurs terres par les paysans pauvres qui ne pouvaient plus acheter les intrants tels qu’engrais, insecticides et pesticides exigés par les variétés modernes de céréales. Selon l’Évaluation , le coût de ces intrants est l’une des causes en Inde et ailleurs, d’une forte migration des campagnes vers les villes des paysans à la recherche d’emplois.

La libéralisation du commerce agricole ne semble pas, non plus, avoir sensiblement aidé les petits producteurs ou les communautés rurales dans la majeure partie du monde. Le Kenya, par exemple, était autosuffisant en produits alimentaires jusqu’aux années 1980. Il en importe aujourd’hui 80 %, alors même que 80 % de ses exportations proviennent de l’agriculture.
Le rapport en conclut qu’« ouvrir les marchés agricoles nationaux à la compétition internationale avant la mise en place d’un minimum d’infrastructures et d’organismes nationaux peut affaiblir l’agriculture et les politiques de réduction de la pauvreté, et nuire à l’environnement et la sécurité alimentaire
».

L’exemple le plus flagrant des effets pervers de la libéralisation du commerce est peut-être celui du Mexique. Lieu de naissance du maïs, le Mexique a commencé à en acheter des quantités considérables aux États-Unis, après avoir signé l’Accord nord-américain de libre échange avec les États-Unis et le Canada, au début des années 1990. Le maïs états-unien, subventionné, se vendait à un prix plus avantageux que le maïs mexicain, ce qui entraîna une dépendance par rapport au produit importé. Lorsque les États-Unis décidèrent de consacrer à la production d’éthanol une partie de leurs récoltes, la diversification du marché fit monter le prix du maïs et la tortilla, aliment de base au Mexique, devint hors de prix pour la plupart des Mexicains, ce qui provoqua, l’année dernière, des « émeutes de la tortilla » qui ne se calmèrent que lorsque le gouvernement imposa un plafond au prix du maïs.

Le gouvernement chinois estime que 10 millions d’agriculteurs seront déplacés suite à l’application des règlements de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) par la Chine, et que le revenu de 200 autres millions de paysans diminuera au fur et à mesure de l’entrée en vigueur des mesures de libéralisation des échanges et de l’industrialisation de l’agriculture.

Même en Amérique du Nord, où la production agricole est la plus industrialisée, 38 000 petites exploitations ont fait faillite entre 1995 et 2000 aux États-Unis, et l’endettement des agriculteurs du Canada a presque doublé après l’Accord de libre échange Canada–États-Unis de 1989.

Bien que certains membres de l’OCDE aient à souffrir du régime actuel du commerce, beaucoup « sont profondément opposés à toute modification des règlements ou des systèmes de subventions. Si des réformes ne sont pas entreprises ici, beaucoup des pays les plus pauvres connaîtront de sérieuses difficultés … » remarque Hans Herren, l’un des vice-présidents de l’Évaluation.

Sorgho ou cacao

« Les gouvernements semblent unanimes à penser que les pays en crise [3] devront réussir à atteindre l’autosuffisance alimentaire », remarque Calvo. « Autant dire qu’on reconnaît enfin que l’agriculture n’a pas pour unique mission de procurer des devises à investir dans d’autres secteurs. Il va falloir redynamiser cette agriculture locale tout en valorisant les marchés locaux et régionaux. Les pratiques agricoles modernes reposent sur une approche industrielle faisant fi du petit producteur qui d’ailleurs est de plus en plus souvent une femme ».

« L’Évaluation souligne le fait que l’agriculture intensive, centrée sur les cultures d’exportation comme le coton, le café, le soja et le palmier à huile, a ravagé l’environnement sans contribuer sensiblement à réduire la pauvreté », signale Calvo. « Nous constatons aujourd’hui que les politiques favorisant les cultures commerciales au détriment des cultures vivrières ont rendu ces pays totalement tributaires de leurs importations. L’Évaluation nous a permis d’ouvrir les yeux sur les échecs et les erreurs du passé ».

« Les gouvernements peuvent être unanimes aujourd’hui à estimer qu’il faut revigorer la production des aliments de base et/ou l’agriculture vivrière », ajoute Calvo, « mais ils ont des opinions divergentes sur la façon d’y parvenir. L’Évaluation nous invite à nous concentrer sur l’agriculture du petit paysan, à faire un meilleur usage des savoirs locaux et communautaires et à favoriser les pratiques utilisant moins d’intrants chimiques tels que les engrais, pesticides et insecticides. L’objectif général étant, évidemment, de retrouver l’autosuffisance tout en protégeant l’environnement ».

Dans ces circonstances, certains nouveaux concepts et paradigmes gagnent du terrain. Les auteurs du chapitre sur l’Amérique latine utilisent souvent, par exemple, le terme de souveraineté alimentaire, lancé en 1996. Ce concept bien connu, et âprement débattu, va au-delà de l’autosuffisance alimentaire. Il défend le droit des peuples à définir par eux-mêmes leurs systèmes d’alimentation, d’agriculture, d’élevage et de pêcheries, par opposition au diktat qui leur serait imposé, dans une grande mesure, par le marché international. La souveraineté alimentaire jouit du soutien des peuples autochtones, des paysans, de certains groupements d’agriculteurs et d’organisations environnementales, mais n’a pas la faveur des économistes qui défendent le libre commerce international.

Pourquoi les pauvres sont-ils les perdants du commerce agricole

Les pays industrialisés produisent environ 63 % des exportations agricoles mondiales. À l’exception de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande, tous les pays de l’OCDE protègent ces productions par d’importantes subventions et tarifs (barrières douanières). Ces mesures représentaient en 2000–2002 environ 45 % du prix à la production avant exportation. À l’inverse, « les pays en développement ont, dans l’ensemble, ramené de 30 % en 1990 à 18 % en 2000 la moyenne de leurs tarifs agricoles » souligne le rapport.

L’Accord de l’OMC sur l’agriculture limite les possibilités de subvention de leurs producteurs par les gouvernements. Pour les pays en développement, le plafond est fixé à 20 %. De fait, les contraintes financières empêchent ces gouvernements de soutenir substantiellement leurs producteurs : de 2 % par exemple au Bangladesh, ou de 8–10 % en Inde et au Vietnam. Les pays émergents, comme l’Inde, tentent d’obtenir « des accords compatibles avec leur propre niveau actuel de subvention et réduisant le niveau autorisé pour les pays développés ».

Cela vient du fait que les petits producteurs souffrent de la concurrence des importations, qui sont moins chères que leurs propres produits en raison des fortes subventions fournies par les pays de l’OCDE, comme l’a montré l’émeute des tortillas du Mexique. Pour prendre un autre exemple, l’ouverture de certains secteurs des marchés agricoles au libre échange a fait chuter de 55 % les prix du coton en Inde entre 1996 et 2003, face aux importations compétitives de producteurs subventionnés, comme ceux des États-Unis. Beaucoup de cultivateurs de coton indiens, ruinés, ont alors été acculés au suicide.

Mais subventionner les produits alimentaires des agriculteurs nationaux pour les aider à affronter la concurrence des importations de producteurs, eux aussi subventionnés, peut avoir des effets pervers. « Dans la ceinture de la Révolution verte de l’Haryana, au Pendjab indien, par exemple, la persistance des aides au prix plancher du blé et du riz contrarie durablement tout effort de diversification », souligne l’Évaluation, « car les revenus assurés par les prix garantis des céréales freinent le passage à des cultures plus risquées et peut-être plus rentables ».

« Il est impossible d’appliquer des règles uniformes aux pays développés et en développement quant à la forme et au taux des subventions », conclut l’Évaluation. « Les pays les moins développés ne peuvent pas se mesurer à la compétitivité de pays ayant des économies plus riches et plus complexes. Un accès différentiel au marché, pour des périodes prescrites, peut aider ces pays à être bénéficiaires dans des échanges internationaux ». La Banque mondiale met en route un projet qui évaluera l’impact des stratégies de libéralisation et d’ajustements structurels sur les revenus des ruraux.

L’agriculture dégrade considérablement les terres et les eaux

« Généralement considérés comme une réussite, les gains de productivité dans l’agriculture mondiale sont répartis de façon inégale », remarque Watson. Par ailleurs, « nous plaçons sur nos tables des aliments qui semblent bon marché mais qui, sans être toujours bons pour la santé, nous coûtent cher en termes d’eau, de sols et de diversité biologique dont notre avenir dépend. » On estime qu’un tiers de la surface sérieusement endommagée de la Terre l’a été par la faute des pratiques agricoles.

L’Évaluation remarque qu’en Asie orientale, centrale et dans le Pacifique, le développement de l’agriculture s’oriente vers une pollution aggravée, « notamment par l’azote ». Quelque 60 % des écosystèmes y sont dégradés ou exploités de façon non durable, et la pollution par l’azote contenu dans les engrais et les déchets des animaux domestiques devrait encore augmenter. En l’absence de volonté politique, déclare l’Évaluation, la descente inexorable vers les troubles socioéconomiques et la dégradation de l’environnement peut s’accélérer, voire devenir irréversible ».

L’irrigation a été déterminante dans les gains de productivité dus aux nouvelles variétés de cultures réagissant aux engrais. Entre 1961 et 2000, la surface des terres irriguées dans le monde a doublé pour atteindre 277 millions d’ha, soit environ 18 % des terres mises en culture. Aujourd’hui, deux tiers des terres irrigués du monde se situent en Asie, où elles constituent environ 35 % des terres cultivées. Quelque 40 % de la production des céréales mondiales proviennent des terres irriguées, dont 80 % de la Chine. Et cependant, dans plusieurs pays asiatiques de culture intensive, le rendement des céréales n’augmente plus, en dépit de l’irrigation. L’augmentation des rendements en Asie orientale et centrale se situe, par exemple, généralement en dessous des moyennes mondiales, et ces pays sont, au final, pour la plupart, des importateurs de produits alimentaires.

L’irrigation a coûté cher, en termes sociaux et environnementaux. Des communautés entières ont été déplacées pour faire place à de hauts barrages ; le détournement de l’eau des fleuves, des lacs, des oasis et autres terres humides tributaires des eaux souterraines a provoqué la salinisation, l‘érosion des chenaux, une baisse de la biodiversité, l’introduction d’espèces envahissantes, des problèmes de qualité de l’eau et d’isolement génétique, pour cause de fragmentation des habitats. Elle a aussi pénalisé les pêcheries de plaines d’inondation et autres sites, intérieurs et côtiers.

La salinisation et l’engorgement des sols provoqués par une irrigation inefficace ont créé de graves problèmes en Asie centrale et occidentale et en Afrique du Nord ; ils affectent plus de la moitié des terres irriguées des plaines de l’Euphrate et du Pakistan. Entre temps, près de la moitié des ressources renouvelables en eau de la région se trouvent en dessous du minimum nécessaire au développement (500 m3 par personne et par an).

L’accroissement de la population va exacerber la compétition pour l’usage de l’eau. L’agriculture figure déjà pour 70 % dans la consommation totale de l’eau. L’Évaluation prévient : « l’accroissement de la population et le changement des habitudes alimentaires devraient conduire, si la consommation se maintenait au rythme actuel, à augmenter de 70 à 90 % les besoins en eau pour la production d’aliments et de fibres ». En y ajoutant les effets prévus des changements climatiques en Afrique, en Asie et dans le Pacifique, on obtient un cocktail explosif. D’ici à 2020, la quantité d’eau disponible par personne en Asie de l’Est et du Sud et dans le Pacifique, par exemple, va tomber à environ un tiers de son niveau de 1950, ou peut-être moins encore.

La biodiversité menacée par l’agriculture

L’une des causes les plus insidieuses de la crise actuelle est l’uniformisation des habitudes alimentaires dans le monde entier. « De nombreux pays ont remplacé leur alimentation traditionnelle par un modèle plus occidental, centré sur un petit nombre de céréales et une copieuse consommation de viande et de sucre », remarque Calvo. « Ils deviennent ainsi très dépendants des marchés étrangers. Nous n’avons pas encore atteint le point de non-retour, mais le message est clair : si ces pays ne conservent pas une large biodiversité agricole, ils risquent une dépendance de plus en plus grande vis-à-vis d’un choix de plus en plus restreint de céréales ».

La perte de diversité génétique pose un grave problème au sud du Sahara, par exemple, car plusieurs espèces et cultures qui ne figurent qu’en très faible proportion dans les échanges mondiaux sont, en fait, des aliments de base locaux, comme le tef et le yam. Il est paradoxal que l’Afrique subsaharienne manque d’aliments riches en micronutriments, malgré son potentiel considérable de ressources génétiques agricoles. L’Éthiopie, par exemple, possède12 plantes qui pourraient fournir des récoltes précieuses, comme le légume gombo (Abelmoschus esculantus) et la légumineuse yeheb (Cordeauxia edulis).

Si le commerce international encourage une spécialisation très exclusive d’un petit nombre de produits, la mise au point de variétés améliorées s’est, elle aussi, concentrée sur une étroite gamme de céréales et d’animaux, ce qui menace d’extinction les variétés négligées, en dépit de leur inestimable contribution au pool génétique et de leur rôle dans l’économie locale.

Les pratiques agricoles nocives, telles que l’abus d’engrais azotés, la mauvaise irrigation ou la contamination involontaire de végétaux et d’arthropodes par des cultures génétiquement modifiées ont également des effets désastreux sur la biodiversité. L’extension du domaine agricole constitue une autre menace, car elle réduit l’espace des habitats naturels et les principaux corridors de migration.

L’Évaluation cite d’autres arguments pour limiter l’accroissement du domaine agricole. Par exemple, l’Afrique aussi bien que l’Amérique latine possèdent « d’importants reliquats de terres non exploitées, qui pourraient être cultivées, mais on estime qu’une très faible proportion de ces zones – 7 % en Afrique, 12 % en Amérique latine et aux Caraïbes –, n’entre pas dans la catégorie des sols soumis aux normes très strictes délimitant une production rentable et durable. Or, a contrario, une bonne partie des zones non exploitées joue un rôle régional et mondial dans la biodiversité et les services rendus par les écosystèmes, comme les forêts tropicales.

La recherche de monopole sur les gènes végétaux pose aussi un problème à la biodiversité. Dans un reportage, le Washington Post révélait au mois de mai que les trois géants mondiaux de l’ « agrobusiness », BASF (Allemagne), Monsanto (États-Unis) et Syngenta (Suisse), « avaient déposé auprès des bureaux du monde entier [environ 530] demandes de brevets d’exploitation portant sur près de deux tiers des familles de gènes capables de s’adapter au changement climatique. » Ces cultures GM ont été traitées de façon à supporter la sécheresse et autres types de stress environnementaux. Selon le Groupe ETC d’Ottawa, organisme militant qui soutient les producteurs de cultures vivrières, et dont le rapport était cité dans le journal, « cette démarche pourrait déstabiliser les institutions de recherche végétale du secteur public … qui livrent depuis longtemps à titre gratuit leurs variétés améliorées».

« En général, les brevets de gènes interdisent, de fait, la pratique séculaire de mettre de côté des semences d’une récolte pour la suivante, obligeant au contraire les paysans à acheter chaque année les semences de haute technologie » rappelait le journal. Il citait une demande de brevet de BASF pour un gène tolérant le stress environnemental « qui cherche à empêcher les firmes concurrentes d’utiliser ce gène » dans plus de 30 cultures parmi les plus répandues, comme le maïs, le riz, le soja, le café, le colza et le blé.

Richard Jefferson, fondateur de Cambia, institut à but non lucratif australien qui aide les compagnies à travailler en groupe sur les brevets, adopte un point de vue intermédiaire. « Je ne m’élève pas contre le fait que Monsanto mette au point ces outils », a-t-il déclaré au Washington Post, « ce qui me gêne, c’est que nous n’ayons pas une écologie économique qui permette à d’autres compagnies de se mesurer à elle ».

Réorienter le savoir vers la préservation de l’agro-environnement

L’Évaluation estime que, pour améliorer les pratiques agricoles, il convient de réorienter la masse du savoir et de l’expertise agronomiques que le monde a accumulée ces dernières décennies vers des stratégies favorisant à la fois la productivité et la protection des ressources naturelles, comme les sols, l’eau, les forêts et la biodiversité.

Elle recommande que l’agronomie attache plus d’importance à la sauvegarde des ressources naturelles et aux pratiques « agro-écologiques ». Ces pratiques comprennent notamment l’emploi d’engrais naturels, de biopesticides (voir Ennemis naturels) et de semences traditionnelles, le rejet de la monoculture – particulièrement exposée aux attaques de parasites et aux maladies – et la réduction des distances entre producteur et consommateur. Alors que les émeutes de la faim atteignent même les villes, l’Évaluation suggère d’encourager l’agriculture périurbaine et les jardins potagers dans les faubourgs. L’agriculture périurbaine présente de nombreux avantages : réduction des coûts de transport – et donc des émissions de gaz à effet de serre et du prix de vente des marchandises–, renforcement de l’usage des cultures locales, entretien de ceintures vertes, et création d’emplois.

L’Évaluation cite d’autres mesures envisageables, comme de mettre fin aux subventions qui suscitent des pratiques non durables telle l’agriculture intensive, ou de laisser faire les lois du marché et autres mécanismes pour réglementer et valoriser par des primes les services agro-environnementaux. Les pays pourraient étudier la possibilité de rétribuer les agriculteurs qui maintiennent, par exemple sans les drainer, des terres humides de grand intérêt, ou qui utilisent les forêts pour réduire les émissions de carbone. Cependant, si les agriculteurs adoptent des pratiques durables, ils devront pouvoir compter sur des droits d’usage et d’occupation à long terme des terres et des eaux, ainsi que sur des mesures de réduction des risques, du type plans de crédit et assurances.

L’Évaluation suggère de mettre en place des mesures incitatives pour organiser la gestion intégrée des attaques de parasites et la gestion d’un plasma de germes respectueux de l’environnement, ainsi que des marchés alternatifs, comme ceux des produits verts, des licences de pratiques durables en foresterie, pêcheries et agriculture organique, ou le renforcement des marchés locaux.

Il existe plusieurs interprétations de la gestion intégrée des parasites, depuis la catégorie passe-partout proposant diverses solutions intensives, au plan technique et biologique –mais sortant du cadre écologique – jusqu’à la gestion intégrée des « pesticides » centrée sur l’emploi de doses réduites de produits moins nocifs et plus sélectifs. CropLife propose des solutions non chimiques comme le contrôle biologique, tout en les qualifiant de « trop souvent peu fiables ou d’une efficacité insuffisante pour un emploi exclusif commercial ».

Il existe un troisième type de gestion intégrée des parasites, qui repose sur le fonds de connaissances techniques des autochtones (l’ethnoscience). La méthode des cultures intercalées en est un exemple, qui consiste à faire pousser simultanément deux ou trois cultures dans un même champ. La gestion intégrée autochtone peut aussi tolérer, à certaines périodes, des mauvaises herbes, des insectes nuisibles et des agents pathogènes, à condition qu’ils donnent matière à aliments, médicaments, éléments à usage cérémoniel et amendement des sols.

L’agriculture organique est aussi une méthode de gestion intégrée des parasites. Elle rejette tout usage d’engrais et de pesticides de synthèse. Les consommateurs – et donc les producteurs – s’y intéressent de plus en plus. Le terme prête à confusion, car organique ne signifie pas nécessairement agro-écologique. Dans certaines régions d’Amérique centrale et en Équateur, par exemple, la production de bananes organiques se pratique comme une vaste monoculture ; elle obtient le label organique parce qu’elle n’utilise pas de produits chimiques.

On affirme souvent qu’avec des rendements plus faibles, l’agriculture organique ne pourra pas fournir de quoi nourrir le monde entier. Une étude controversée [4] , citée dans l’Évaluation, concluait, après avoir examiné 300 exemples dans le monde, que « l’agriculture organique pourrait suffire à fournir entre 2 540 et 4 380 kilocalories par personne et par jour », selon les modèles retenus. Les auteurs, travaillant à l’Université du Michigan aux États-Unis, constataient également que, « dans les pays en développement, la production des fermes consacrées à l’agriculture organique dépassait de 57 % celle des exploitations conventionnelles, ce qui prouvait la possibilité réelle d’intensifier la production par les méthodes organiques ».

Intervenir en faveur des petits producteurs

L’Évaluation estime qu’il est plus urgent aujourd’hui de concentrer les politiques agricoles sur le soutien des petits producteurs que vers des solutions techniques. Il rappelle, par exemple, que dans les pays asiatiques en développement, la fracture entre campagne et ville s’est creusée en raison du déplacement des paysans chassés de leurs terres par l’industrie et par l’importance croissante du commerce, qui « a conduit à négliger le développement rural et les secteurs non commerciaux de l’économie ».

Pour Jacques Diouf, Directeur général de la FAO, il est urgent de mettre fin à la réduction constante des fonds publics consacrés à l’agriculture et au développement rural. Il est convaincu « que le secteur privé se mettrait à investir dans l’agriculture et les activités qui lui sont liées si le secteur public y plaçait des sommes conséquentes ». Devant l’envolée des prix des matières premières, certaines entreprises européennes semblent être déjà prêtes à se mobiliser (voir Les firmes européennes voient-elles déjà les agriculteurs comme des partenaires ?)

« Il nous faut produire davantage de nourriture là où elle manque cruellement », dit Diouf. « Nous devons veiller à ce que les petits producteurs disposent de suffisamment de terres, d’eau et d’intrants nécessaires, comme les semences et les engrais afin… qu’ils puissent accroître leur production dans une conjoncture de prix majorés, améliorer leurs revenus et … en faire profiter à leur tour les consommateurs ».

La crise alimentaire actuelle sonne le réveil

Le renversement du modèle actuel préconisé dans l’Évaluation en faveur d’une agriculture plus responsable ne peut se réaliser du jour au lendemain. Il demandera aux gouvernements de tous les pays un effort soutenu et coordonné, et au secteur privé un engagement sincère. La crise alimentaire actuelle est un cri d’alarme, qui nous prévient de ce qu’une crise sporadique pourrait devenir chronique si rien n’est fait pour changer, dans les mois et les années à venir, les pratiques de l’agriculture moderne. « L’UNESCO peut y jouer un rôle », conclut Calvo, « en encourageant les agriculteurs à diversifier leurs modes de production et leurs produits, de façon à intégrer dans leurs pratiques les systèmes du savoir traditionnel, et à utiliser la science, la technologie et des pratiques de gestion éclairées de façon à protéger aussi bien la biodiversité agricole que l’environnement en général ».

« Il est temps de dépasser l’image réductrice de l’agriculture comme celle d’une industrie ordinaire », insiste-t-il. « Nous devrions peut-être plutôt parler « d’agri-cultures », au sens de cultures agraires, terme qui me paraît mieux rendre compte de la diversité biologique et culturelle de l’agriculture dans le monde ».

Une occasion se présentera en juillet aux huit pays les plus riches du monde (le G8) d’entamer ce processus de renversement du modèle. Pour la première fois depuis 27 ans, la crise alimentaire mondiale figurera à l’ordre du jour du G8. Yasuo Fukuda, Premier ministre du Japon, accueillera dans son pays cette réunion, qui devrait traiter du commerce des produits alimentaires, des biocombustibles, des moyens de relancer la production agricole et des effets des changements climatiques sur l’agriculture.

L’autre grand rendez-vous de l’agenda international sera la conclusion du cycle de négociations de Doha entre les membres de l’OMC. Toutefois, après plus de six ans de valse-hésitation marqués par de graves désaccords sur la réglementation du commerce des produits agricoles, le cycle de Doha est au point mort. Alors qu’une bonne partie du monde est confronté à une récession économique, exacerbée par les crises alimentaires et énergétiques, cette impasse n’est pas de bon augure pour l’avenir.

Cet article est disponible ici  : http://www.francvert.org/pages/53dossierpourquoilagriculturemoderne.asp

Lire cette évaluation de l'UNESCO parrainée à la fois par la Banque mondiale, la FAO, le Fonds pour l’environnement mondial, le PNUD, le PNUE et l’OMS : www.agassessment.org ;

pour en savoir plus : Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir. ; Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir.  

Notes

[1] Arabie saoudite, Arménie, Azerbaïdjan, Bahreïn, Bangladesh, Belize, Bénin, Bhutan, Botswana, Brésil, Cameroun, Chine, Costa Rica, Cuba, Rép. Dém. du Congo, Rép. Dominicaine, El Salvador, Éthiopie, Finlande, France, Gambie, Ghana, Honduras, Inde, Iran, Irlande, Kenya, Kirghizstan, Rep. Dém. pop. du Laos, Liban, Jam. arabe de Libye, Maldives, Moldavie, Mozambique, Namibie, Nigeria, Ouganda, Pakistan, Panama, Paraguay, Philippines, Pologne, Palau, Roumanie, Sénégal, Iles Salomon, Swaziland, Suède, Suisse, Tanzanie, Timor-Leste, Togo, Tunisie, Turquie, Uruguay, Vietnam, Zambie. Trois gouvernements n’ont pas totalement approuvé le Résumé du Rapport de synthèse : l’Australie, le Canada et les États-Unis

[2] Sur la Révolution verte, voir Planète Science d’octobre 2006

[3] En Afrique : Burundi, République Centrafricaine, Congo, Rép. Dém. Congo, Côte d’Ivoire, Érythrée, Éthiopie, Ghana, Guinée, Guinée-Bissau, Kenya, Lesotho, Libéria, Mauritanie, Ouganda, Sierra Leone, Somalie, Soudan, Swaziland, Tchad, Zimbabwe ; En Asie : Afghanistan, Bangladesh, Chine, Corée (Rép. Dém. Pop.), Irak, Népal, Sri Lanka, Tadjikistan, Timor Leste, Vietnam ; En Amérique latine et aux Caraïbes : Bolivie, République dominicaine, Équateur, Haïti, Nicaragua ; En Europe : Moldavie (Source : FAO).

[4] Badgleyal, Catherine et coll. (2007) Organic agriculture and the global food supply. Dans: Renewable Agriculture and Food Systems: 22: 86–108 (Cambridge University Press): http://journals.cambridge.org